La brocante Nakano de Hiromi Kawakami


Editions Picquier poche – 344 pages

Littérature japonaise

A Tôkyô, la brocante Nakano n’est pas un repaire d’objets chers, mais plutôt originaux et incongrus, comme parfois les clients qui la fréquentent. Son propriétaire a un penchant très prononcé pour le sexe féminin, sa sœur Masayo fabrique des poupées, les jeunes Hitomi et Takeo viennent les aider.
La boutique est comme une roue de la vie où se croisent, s’aiment et s’échangent les personnages, au gré de leurs attirances et de leur fantaisie.

MON AVIS :

Avec délicatesse et sensibilité, Hiromi Kawakami évoque les liens invisibles et sincères qui unissent les personnages dans ce roman aux objets rares. La brocante Nakano fonctionne comme un microcosme, où les âmes se rencontrent, s’apprivoisent, se découvrent, s’éloignent… Imperceptiblement, Hiromi Kawakami distille une atmosphère douce et délicate où la douceur des sentiments côtoie la nostalgie et les espoirs déçus. L’écriture de l’auteure est simple et franche, les personnages multiples, les situations, toujours délicates, se succèdent et s’enchainent comme les nombreux personnages qui trouvent refuge à la brocante Nakano. Un bel hommage aux liens qui unissent les hommes et guérissent les âmes.

Hitomi, pour commencer, allez vous installer dans la pièce du fond. Nous mangerons ensemble quelque chose de chaud pour le déjeuner, disait la voix de Masayo. Elle me parvenait comme la brise d’automne qui souffle dans le lointain. J’avais les épaules qui tremblaient, je continuais de pleurer par intervalles.


Mais il n’y a pas si longtemps, vous avez dit que vous ne le quitteriez pas… Ma voix devenait presque inaudible. M. Nakano et Takeo se dirigeaient vers nous.
« C’est vrai, mais j’ai compris que j’étais enfin en mesure de le quitter… »
Enfin ? ai-je répété malgré moi. Au même moment, M. Nakano s’est laissé lourdement tomber sur le coussin entre Sakiko et moi.
Sakiko s’est tournée vers lui et a souri?. C’était un sourire terriblement tendre. Un sourire épanoui, comme celui de la statue en bois d’une divinité shintô que j’avais vue un jour à Asukakadô, la magasin de Sakiko.

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Passionnément, à ma folie de Gwladys Constant


Editions Rouergue – 208 pages

Littérature française

Gwen est une fille sympa et bonne élève. Une fille qui n’a jamais eu d’histoire d’amour. Alors, quand William, le beau gosse, l’un des plus populaires du lycée, pose ses yeux sur elle, son coeur brûle tout de suite. Elle croit avoir trouvé l’âme soeur, l’amour rare qui rend soudain la vie intense. Mais le conte de fées vire vite au cauchemar. Gwen n’était qu’une marionnette, entre les mains de ce garçon.

MON AVIS :

Récit d’un amour vampire, Passionnément, à ma folie raconte avec franchise, les tourments qui résultent d’une telle relation et les conséquences désastreuses qu’elle peut entrainer pour la victime. Un roman fort, sans concessions, dont le mérite est vraiment de poser des mots sur des sensations pour faire comprendre au lecteur l’engrenage dans lequel se perd la victime.
Le cheminement de Gwen est ici parfaitement retranscrit, de la négation à la prise de conscience, de son désir d’en finir à sa joie fragile d’aller mieux. L’écriture de Gwladys Constant est franche, simple et claire, son propos nécessaire. Un roman pour adolescents qui a le mérite de revenir sur l’isolement, la crainte et l’impuissance des victimes et de leurs proches et peut-être de prévenir les dérives d’une telle emprise.

Le docteur Lacasse dit qu’il faut « parler ». et peut-être parce qu’il m’a dit de parler, je n dirai rien, j’écrirai tout. Par plaisir de ne pas lui obéir. Parce que je ne veux plus obtempérer, mais. Personne encore ne semble l’avoir compris, mais c’est ainsi que je vais me reconstruire. Je vais ramasser un à un les morceaux de moi éparpillés au sol, les recoller, leur redonner forme humaine. Et je le ferai seule. Car on ne sait jamais entre les mains de qui on met sa vie.


Oui les vampires existent. Ce n’est pas une fiction. J’en ai rencontré un. Simplement, ils n’ont pas l’apparence qu’on leur prête. Ils ne sont pas morts, mais ne tolèrent pas la vie.

Un grand merci aux éditions du Rouergue et à Babelio pour la découverte de ce roman !

La dame du manoir de Wildfell Hall d’Anne Brontë


Editions Archipoche – 564 pages
Littérature britannique

L’arrivée de Mrs Helen Graham, la nouvelle locataire du manoir de Wildfell, bouleverse la vie de Gilbert Markham, jeune cultivateur.
Qui est cette mystérieuse artiste, qui se dit veuve et vit seule avec son jeune fils ? Quel lourd secret cache-t-elle ? Sa venue alimente les rumeurs des villageois et ne laisse pas Gilbert insensible. Cependant, la famille de ce dernier désapprouve leur union et lui-même commence à douter de Mrs Graham… Quel drame s’obstine-t-elle à lui cacher ?

MON AVIS :

Après avoir publié Agnès Grey, Anne Brontë revient avec un roman sobre et intense d’une grande modernité. La dame du manoir de Wildfell Hall évoque de nombreux thèmes, souvent actuels : les erreurs de jeunesse, la droiture d’une conduite, l’absurdité et la terreur de certaines situations matrimoniales, la puissance de l’engagement. Une oeuvre forte et féministe, en ce qu’elle conte le combat d’une femme prisonnière des moeurs de son époque, des préjugés de sa société et de l’enseignement religieux, qui cherche à s’en extraire. La dame du manoir de Wildfell Hall est aussi un roman qui évoque le pêché d’orgueil mais aussi celui de l’acceptation des sentiments et la recherche de la liberté. Autant de thèmes, traités à travers des sentiments d’une grande puissance morale et des personnages savamment travaillés. Helen, femme de conviction, aveuglée par l’orgueil et l’amour, Gilbert, blessé par ses préjugés et la recherche du bonheur, parviendront-ils à passer outre leurs différences pour être heureux ?
Une oeuvre riche, intéressante à bien des égards et d’une grande lucidité, notamment sur la condition des femmes dans la société victorienne, et qui a eu le mérite de me réconcilier avec les oeuvres d’Anne Brontë.

Elle se sentait revivre ; moi aussi d’ailleurs, une sorte de chatouillement agréable me parcourait tout entier, mais je n’osais afficher mon plaisir alors qu’elle demeurait si calme. Mais elle ne pouvait dissimuler son plaisir tout à fait et je surpris son exaltation lorsque son regard intelligent croisa le mien. Elle n’avait jamais été plus jolie, et mon coeur s’attachait de plus en plus.

Projet 3èB de Catherine Kalengula


Editions Flammarion jeunesse – 222 pages

Littérature française

Mon année commence très fort. Mes parents veulent divorcer, le garçon qui me fait craquer sort avec une autre fille et Adèle, ma meilleure amie, passe son temps avec ses nouveaux amis…
Heureusement le voyage à Londres approche. Rose va enfin découvrir la ville de ses rêves ! Elle ne se doute pas à quel point les aventures qu’elle s’apprête à vivre vont la transformer et lui permettre de révéler sa vraie personnalité.

MON AVIS :

Roman adolescent, Projet 3èB – la lettre de Rose, se présente sous la forme d’un journal intime. Objet intéressant pour un livre vraiment très joli (les bords du roman sont arrondis, chaque page est dotée d’une petite illustration très agréable, les lignes du journal intime sont matérialisées). Même si l’histoire reste convenue et les personnages plutôt conformes à l’idée qu’on se fait des adolescents, l’ensemble est plutôt plaisant et plaira certainement aux plus jeunes. Une oeuvre sympathique, dont l’écriture fluide et claire, participe de la facilité de lecture. Un roman aux thèmes nombreux (la famille, les premiers sentiments, le voyage) à réserver néanmoins aux plus jeunes.

Je suis censée faire quoi au juste ? Passer Noël ici, et Pâques à Tahiti ? Voir mon père pendant les vacances ou ma mère un an sur deux ? Et pendant ce temps, rater tous les bons moments avec l’un ou l’autre ? Mais ce n’est pas une vie, ça !

Un grand merci aux éditions Flammarion Jeunesse pour la découverte de ce roman !

Minuit, Montmartre de Julien Delmaire


Editions Grasset – 216 pages
Littérature française

Montmartre, 1909. Masseïda, une jeune femme noire, erre dans les ruelles de la Butte. Désespérée, elle frappe à la porte de l’atelier d’un peintre. Un vieil homme, Théophile Alexandre Steinlen, l’accueille. Elle devient son modèle, sa confidente et son dernier amour. Mais la Belle Époque s’achève. La guerre assombrit l’horizon et le passé de la jeune femme, soudain, resurgit…

MON AVIS :

Peinture de son époque, Minuit, Montmartre se concentre sur un épisode méconnu de la vie du peintre Steinlen. De sa rencontre fortuite avec Masseïda à son renouveau pictural, le récit traite d’une renaissance, celle artistique et humaine du peintre mais également de celle de son modèle, femme abusée et bafouée, d’une grande dignité. De son passé jusqu’aux buttes de Montmartre, Masseïda nous conte l’Afrique, la peur, l’attente et l’espoir. Une vie de labeur, où la couleur prend peu à peu place, se dépose, se transforme. De la couleur qu’appose le peintre sur les portraits de la jeune femme, la rendant au monde, jusqu’à celle dont se pare la nouvelle existence de son modèle, l’oeuvre se dévoile en autant de nuances. Minuit, Montmartre se nourrit d’une écriture souple et délicate, souvent poétique et parfois fragile, elle ancre le récit dans une réalité claire et tangible. Une rencontre attentive et salutaire, à découvrir !

Il parvint à l’entrée de la rue Junot. Devant lui s’étendaient les vestiges du Maquis. Enfer de crasse et de vices aux yeux des bourgeois, la Maquis de sa jeunesse était un royaume où les pauvres – de coeur et de poche – s’accrochaient à leurs rêves, tricotant à mains nues des lambeaux de dignité.

Un grand merci aux éditions Grasset (et plus particulièrement à Anne V.) qui m’a proposé de découvrir ce roman !

Lettre à Laurence de Jacques de Bourbon Busset


Editions Folio – 120 pages
Littérature française

Un amour conjugal exceptionnel, assumé mentalement, intellectuellement, sensuellement dans les bonheurs et les difficultés, telle fut la raison de vivre de l’auteur.S’il s’adresse ici à sa femme disparue, c’est que la mort est impuissante à troubler la véritable mystique de l’alliance que le couple a su créer au jour le jour pendant quarante ans de vie commune.Dans cette lettre bouleversante de simplicité, Bourbon Busset parle intimement à Laurence. Leurs défis et leurs triomphes à travers le temps, l’obstination courageuse et gaie qu’ils ont mise à construire leur union, tout cela finit par dessiner l’infini d’un visage, celui de la femme qu’il avait tendrement surnommée le Lion.

MON AVIS :

Avec tendresse, respect et admiration, Jacques de Bourbon Busset nous parle de sa femme, cet autre qui l’habite et ne le quitte pas même par-delà la mort. Celle qui, à travers son regard confiant et sa calme assurance aura su rassurer son coeur épris de liberté et gagner sa confiance timorée. Une connivence intellectuelle assumée, une alliance naturelle du couple sans sacrifier l’individualité, une délicate intimité, qu’évoque l’auteur avec beaucoup de mesure et d’intensité.
A travers une écriture plutôt recherchée, cette Lettre à Laurence n’est jamais aussi belle que quand elle évoque son sujet, son charme, ses failles, sa tendresse incarnée, son âme intrépide. Malgré quelques passages plus centrés sur l’auteur moins intéressants, la figure de la femme aimée reprend vite corps et irrigue avec force ce récit de la perte et de l’absence. Un hymne à la vie et à l’amour, parfois très intellectualisé mais où transparait une sincérité touchante.

Il fallait ta mort pour que certaines choses pussent être écrites. Souvent, tu me l’avais dit. J’avais protesté, tout en te donnant secrètement raison.
Désormais, nous sommes tout le temps ensemble. C’était ton rêve. Il est accompli. Il m’a fallu du temps et du courage pour le comprendre. Maintenant encore, par moments, je lâche pied. Tu es là et tu m’aides. Je ne veux pas te décevoir. J’essaie de me montrer digne de ton âme intrépide. »


J’ai entendu battre dans ton âme la passion de l’absolu et j’ai compris que jamais je n’écouterais aucune musique plus intense que celle-là.


Je n’inventerai pas tes réponses. Elles sont inscrites en moi. Tu es devenue plus moi que moi-même. Tu es à jamais la meilleure partie de moi-même.


La tendresse illimitée que j’ai pour toi, je la reporte sur ceux qui m’entourent. Il me semble qu’ainsi je te reste fidèle. Tu m’as agrandi le coeur et je crois qu’il ne se rétrécira plus.

Bâton de réglisse de Valérian MacRabbit


Editions Gope – 226 pages
Littérature française

Dans l’atmosphère feutrée d’une maison vietnamienne, quatre enfants font un jour une découverte macabre qui bouleverse leur équilibre familial et fait basculer leur quotidien dans l’horreur. Un lourd secret est sur le point d’être révélé, un secret qui, sous le masque de raffinement et d’impassibilité des personnages, consume lentement chacun des membres de la famille Thi Lê.

MON AVIS :

Récit onirique sur la perte de l’innocence et le désir d’amour, Bâton de réglisse rappelle les jours d’enfance partagés, la tendresse des jeux inventés et la douceur de la fraternité. Un conte revisité qui bascule rapidement dans l’horreur et où la monstruosité et la noirceur revêtent plusieurs visages. La construction du récit est audacieuse, oscillant sans cesse entre le rêve et la réalité, le souvenir renié et la terrifiante réalité. L’écriture de Valérian MacRabbit, souvent candide, contraste avec la noirceur du propos et l’horreur de certaines situations, ce qui fait de ce roman une oeuvre vibrante et contrastée. Un récit d’ambiance, une plongée dans les ténèbres, pour ce conte librement inspiré d’Alice au pays des merveilles. Entre Tim Burton et Lewis Caroll, Valérian MacRabbit nous propose sa vision du conte macabre, à la fois évanescente et fragile. A découvrir !

Tu as oublié ce jour, Franceline, et c’est à partir de ce jour que nous nous sommes séparées. Tu as oublié, en et oubliant, tu m’as reniée. Tu as renié ton enfance. Tu as perdu l’innocence.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gope qui m’ont permis de découvrir ce roman !

Le jour d’avant de Sorj Chalandon


Editions Grasset – 330 pages
Littérature française

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

MON AVIS :

Récit personnel où se côtoient la petite et la grande histoire, Le jour d’avant décrit l’instant où tout bascule, l’oppression d’un peuple, son impuissance à contrer la « fatalité », le coeur meurtri d’un frère face à la perte, sa lente agonie et sa chute, la souffrance de l’homme, son indéniable désir de justice et sa terrible culpabilité.
Une oeuvre forte et complexe qui, de pages en pages, parvient à nous surprendre par un parti pris remarquable. Une histoire de solitude et de souffrance, de celle qui interpelle le lecteur et le laisse pantelant à la fin de chaque chapitre.
L’écriture de Sorj Chalandon est claire et efficace. Sans fioritures, elle parle au coeur et suscite souvent des sentiments complexes et multiples.
Comme souvent, Sorj Chalandon redonne une voix à ceux qui ne peuvent plus en faire usage, réhabilite les oubliés de l’histoire et les déchus des honneurs. Des gens simples et fiers, qui ont réellement existé et sont morts à cause d’un labeur trop dur et d’une vie trop noire.
Une voix pour les mineurs du nord, intense et personnelle, portée par une oeuvre de fiction d’une grande maturité et d’une intense humanité.
Une histoire de vengeance et de repentance, de trahison et de confiance, de devoir et d’humilité.

Malgré les déclarations et les promesses, le supplice de notre peuple s’est arrêté aux portes de l’Artois. Notre deuil n’a pas été national. A l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs.

Un grand merci aux Match de la rentrée littéraire de Priceminister et aux éditions Grasset pour la découverte de ce roman !

Vous pouvez, si vous le souhaitez, découvrir mes autres avis sur les romans de Sorj Charandon.

La jeune fille aux oracles de Judith Merkle Riley


Editions France Loisirs – 608 pages
Littérature américaine

Violée par son oncle à l’âge de 15 ans, Geneviève Pasquier est sauvée du suicide par La Voisin, la célèbre voyante, qui va lui faire découvrir un don que la jeune fille ne soupçonnait pas : elle peut lire l’avenir dans un verre d’eau.
Droguée par la voyante qui veut réduire sa volonté pour l’exploiter à sa guise, Geneviève, sous le nom de la marquise de Morville, rend des oracles qui font courir tout Paris et vont la conduire jusqu’à Versailles. Mais l’affaire des poisons éclate…

MON AVIS :

Récit alliant intérêt historique et aventure, La jeune fille aux oracles évoque la clarté de l’esprit et l’importance de la logique dans un monde gouverné par la superstition. De son sinistre foyer à son entrée dans le grand monde en passant par le royaume de la nuit, Geneviève Pasquier fera la découverte de la puissance, de l’arrogance, de la duplicité, de la vanité et de l’amour.
Grâce à son don, elle sera reçue par les plus puissants et n’aura de cesse de développer son esprit critique malgré son jeune âge et sa condition féminine. Car c’est aussi de cela dont il est question ici, du rôle de la femme et de son esprit. C’est en effet le véritable atout de ce roman : les personnages féminins y sont très joliment développés. A la fois fortes mais nécessairement placées sous la protection des hommes, les personnages féminins de Judith Merkle Riley sont des âmes riches et fortes, parfois faibles et vaniteuses mais toujours nuancées.
Une oeuvre féministe forte qui, malgré une mise en place plutôt longue et une fin un peu précipitée, n’en reste pas moins un bon moment et une lecture enrichissante.

Mère paraissait satisfaite : elle aimait faire affaire là où la clientèle était nombreuse et distinguée. Et c’est ainsi que, sans s’en rendre compte, elle franchit la frontière invisible du royaume des ténèbres.


-Je vois un magnifique avenir pour vous, dit-elle. Les devineresses qui scrutent l’eau pour en tirer des présages font rage en ce moment, et elles sont invitées dans les meilleurs cercles. Bien sûr, les images en elles-mêmes ne valent pas grand chose, mais je vais vous apprendre l’art de les interpréter, je vais vous initier à la physionomie et vous expliquer comment rendre des oracles. Avec votre langage érudit, vous irez partout.

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre


Editions Albin Michel – 568 pages

Littérature française

Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d’eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l’exclusion. Refusant de céder à l’amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d’une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. Bien au-delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, Au revoir là-haut est l’histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l’État, à la famille, à la morale patriotique responsables de leur enfer.

MON AVIS :

Chronique de l’après-guerre, manifeste contre l’isolement des soldats et la violence de leur retour du front, Au revoir là-haut se lit comme une fable. A la fois terrible et cruelle, elle met en scène les héros déchus de la grande guerre, le défi que constitue leur retour du front, leur survie de tous les instants. Une histoire touchante, portée par la très belle écriture de Pierre Lemaitre, maitrisée et décisive. Les personnages sont d’une incroyable force – à la fois drôles, terribles et heurtés par la vie – ils incarnent tous les travers de l’être humain dans sa plus grande complexité.
Une oeuvre riche et humaine, à l’instar d’Albert et Edouard, deux doux écorchés de la vie un peu fous, un peu fragiles, un peu peureux mais toujours d’une fidélité sans faille.
Une très belle découverte, récemment adaptée au cinéma par Albert Dupontel, à découvrir !

Il pleure toujours, Edouard, et il crie en même temps, tandis que ses bras, mus par une force qu’il ne maitrise pas, font le ménage, furieusement, balayent la terre. La tête du soldat apparait enfin, à moins de trente centimètres, comme s’il dormait ; il le reconnait, il s’appelle comment déjà ? Il est mort. Et cette idée est tellement douloureuse qu’Edouard s’arrête et regarde ce camarade, juste en dessous de lui, et, un court moment, il se sent aussi mort que lui, c’est sa propre mort qu’il contemple et ça lui fait un mal immense, immense…