Jude l’obscur de Thomas Hardy

Jude l'obscur
Editions Le livre de Poche – 480 pages

Littérature américaine

Tout en exerçant son métier de maçon, Jude Fawley rêve d’une vie meilleure et s’acharne à acquérir le savoir et la culture. La passion qui naît en lui pour sa cousine Sue, mariée à un maître d’école, va lui faire entrevoir d’autres horizons de bonheur et les conduire tous deux à la perdition.

MON AVIS : 

Oeuvre sombre dépeignant avec beaucoup de réalisme noir les rapports humains, Jude l’obscur oscille toujours entre naïveté des sentiments et dureté du réel. Centré autour des deux figures sentimentales que sont Jude et Sue, le récit alterne les désillusions et les espérances déçues. L’histoire tragique de deux âmes soeurs, qui critique les carcans religieux de l’époque et la toute puissance des rumeurs. Malgré certaines longueurs et le caractère parfois difficile de ses personnages principaux, l’oeuvre de Thomas Hardy résonne par sa modernité autant que par la précision et la force de son écriture. Une critique des conventions sociales qui dépeint avec vigueur les ambitions avortées autant que l’aliénation des sentiments libres. Une oeuvre souvent austère et ardue mais d’une grande modernité.

Ma foi, je ne suis pas contre le mariage, comme votre tante, dit la veuve. Et j’espère que vous serez heureux cette fois. Personne ne le souhaite plus que moi ; je connais l’histoire de votre famille, ce dont ne peut se vanter, je crois, personne d’autre. Ils ont tous été bin malheureux, Dieu le sait.

L’ombre de ce que nous avons été de Luis Sepulveda

L'ombre de ce que nous avons été
Editions Points – 160 pages
Littérature chilienne

Dans un vieil entrepôt d’un quartier populaire de Santiago, trois sexagénaires attendent avec impatience l’arrivée d’un homme, le Spécialiste. Il a convoqué ces trois anciens militants de gauche, de retour d’exil trente-cinq ans après le coup d’État de Pinochet, pour participer à une action révolutionnaire.Un tourne-disque jeté par une fenêtre au cours d’une dispute conjugale va tout remettre en question, jusqu’au moment où ressurgit dans la mémoire des complices l’expression favorite du Spécialiste : « On tente le coup ? »

MON AVIS : 

Avec tendresse et humanité, Luis Sepulveda dresse les portraits cocasses de trois vieux guérilleros marqués par l’exil et les grandes heures des idées. Un roman très court mais marqué par un humour magique qui font de chacun de ces héros d’antan, idéalistes et entiers, des personnages uniques et attachants. Luis sepulveda montre ici une grande virtuosité d’écriture et une vraie poésie des mots. On sent qu’il affectionne ses personnages qui nous deviennent irrésistibles. Une lecture sous forme d’hommage de l’auteur aux grandes idées perdues. Lui qui nous a quitté le 16 avril dernier du COVID livre ici un roman fort, drôle et terriblement émouvant.

Le vendeur lui indiqua l’une des trois tables recouverte de toile cirée et abandonna son comptoir pour apporter une bouteille de vin et deux verres. Il les remplit, les deux hommes se regardèrent brièvement dans les yeux et y découvrirent les mêmes ombres, les mêmes cernes, le même glaucome historique qui leur permettait de voir des réalités parallèles ou de lire l’existence résumée en deux lignes narratives condamnées à ne pas coïncider : celle de la réalité et celle des désirs.

Girl d’Edna O’Brien

Girl
Editions Sabine Wespieser – 250 pages

Littérature irlandaise

Le nouveau roman d’Edna O’Brien laisse pantois. S’inspirant de l’histoire des lycéennes enlevées par Boko Haram en 2014, l’auteure irlandaise se glisse dans la peau d’une adolescente nigériane. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle, comme en apnée, le rapt, la traversée de la jungle en camion, l’arrivée dans le camp, les mauvais traitements, et son mariage forcé à un djihadiste – avec pour corollaires le désarroi, la faim, la solitude et la terreur.Le plus difficile commence pourtant quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eue en captivité. Celle qui, à sa toute petite fille, fera un soir dans la forêt un aveu déchirant – « Je ne suis pas assez grande pour être ta mère » – finira bien, après des jours de marche, par retrouver les siens. Et comprendre que rien ne sera jamais plus comme avant : dans leur regard, elle est devenue une « femme du bush », coupable d’avoir souillé le sang de la communauté.

MON AVIS :

A travers le parcours violent d’une jeune femme séquestrée et de son enfant née en captivité, Edna O’Brien imagine le calvaire subi, l’absence d’espoir, le goût de l’abandon. Un parcours initiatique extrêmement dur qui révèle toute la fragilité d’une jeune femme devenue mère trop tôt. Un sujet fort et bien pensé, malheureusement porté par une écriture souvent dénuée de sentiments. Et c’est bien cela qui rend le récit moins attractif. Un manque de vécu personnel peut-être, qui rend difficilement audible la vraie voix de cette jeune femme enlevée et violentée par les djihadistes. En partant d’un fait réel, Edna O’Brian tisse le destin terrible d’une écolière, lui redonne une voix, mais sans parvenir pleinement à convaincre. Dommage.

Les invités parlent et rient plus fort qu’ils ne devraient. Tout le monde est très joyeux et je suis prête à mourir.

La rafle des notables d’Anne Sinclair

La rafle des notables
Editions Grasset – 128 pages

Littérature française – Essai

La Rafle des notables revient sur un épisode de l’Occupation, peu connu du grand public, où le grand-père paternel d’Anne Sinclair s’est trouvé entraîné.En décembre 1941, les Allemands arrêtent 743 Juifs français, chefs d’entreprise, avocats, écrivains, magistrats : une population privilégiée (d’où le surnom de « notables »). Ils y adjoignent 300 juifs étrangers déjà prisonniers à Drancy. Ils les enferment tous au camp de Compiègne, sous administration allemande, et qui était un vrai camp de concentration nazi en France, avec famine, manque d’hygiène, maladies, conditions de vie épouvantables par un des hivers les plus froids de la guerre. Une cinquantaine décède dans le camp. Le but est l’extermination, et de fait, c’est de ce camp que partira, en mars 1942, le premier convoi de déportés de France vers Auschwitz (avant juillet 1942 et la Rafle du Vel d’hiv).Le grand-père paternel d’Anne Sinclair, Léonce, petit chef d’entreprise, a été arrêté, interné à Compiègne.

MON AVIS : 

En racontant l’histoire de son grand-père, Léonce, Anne Sinclair souhaite apporter une lumière nouvelle sur un évènement peu connu de l’histoire de France. C’est donc un travail de journaliste, d’enquêtrice et d’historienne qu’elle dévoile ici à travers un écrit parfaitement documenté. Elle retrace, explique et fait revivre le quotidien terrible de ces nombreux notables arrachés à la sérénité de leur foyer pour vivre l’effroyable déportation. Peu de personnes sont revenues de ces camps et toutes y ont vécu l’enfer. Un enfer qu’Anne Sinclair retrace ici à travers une écriture journalistique et claire qui, bien que touchant un sujet personnel, dévoile toujours avec beaucoup d’objectivité les vies de nombreux déportés. Comme toujours avec ce genre de récits, on ne peut qu’être horrifiés par le vécu de Léonce et de ses camarades d’infortune et profondément touchés par l’humanité et la solidarité de certains déportés.

La rafle des notables, donc, commença dans la nuit du 12 décembre 1941. Sans doute de la même façon que des milliers d’autres en France occupée, des millions d’autres en Europe nazifiée, par un coup de sonnette qui fracassa le silence de la nuit au n°46 de la cossue rue de Tocqueville, à Paris, dans le XVIIe arrondissement.

Un grand merci aux éditions Grasset pour la découverte de cet essai.

Les légendes noires : anthologie des personnages détestés de l’Histoire de Sophie Lamoureux & Virginie Berthemet

Les légendes noires
Editions Casterman Jeunesse – 96 pages
Littérature française

Nous sommes tous plus ou moins familiers des grands héros de l’Histoire, mais que dire des autres : les fous, les traitres, les tyrans, les criminels, les dictateurs, massacreurs, salauds et horribles…? Les Légendes Noires nous invitent à rencontrer ces personnages abominables, méprisés, détestés ou violemment controversés, qui ont souvent horrifié leurs contemporains mais n’en ont pas moins joué, en leur temps, un rôle marquant sur le plan historique.

MON AVIS : 

A travers les personnages détestés de l’Histoire, les traitres, les tyrans, les dictateurs, c’est toute l’histoire de nos sociétés qui se dessine. Sophie Lamoureux dresse un portrait critique et documenté de ces anti-héros de l’Histoire, expliquant leur accession au pouvoir, leur gouvernance puis leur chute. Une sélection subjective de leurs vies respectives mais qui permet de mieux comprendre comment ces êtres ont pu, à travers l’histoire, devenir des personnages ainsi détestés et quels ont été leurs apports à l’Histoire. Un album à feuilleter et à lire par petites tranches, rehaussé par les jolies illustrations de Virginie Berthemet, intéressant.

Un grand merci aux éditions Casterman Jeunesse pour cette découverte.

Outlander, tome 3 : le voyage de Diana Gabaldon

OutlanderTome3
Editions J’ai Lu – 1013 pages

Littérature américaine

Vingt ans après avoir été inexplicablement ramenée en plein coeur du XVIIIe siècle, dans une Écosse à feu et à sang qui luttait pour son indépendance contre l’éternel ennemi anglais, Claire Randall n’est jamais parvenue à oublier Jamie Fraser. Les années qu’elle a vécues à ses côtés demeurent pour toujours gravées dans sa mémoire. Aussi, apprenant qu’il a survécu, elle voyage de nouveau dans le temps et retourne dans ce passé chargé de souvenirs et d’émotions, prête à braver tous les dangers pour tenter l’impossible : retrouver Jamie.

MON AVIS : 

Le troisième tome des aventures de Claire et Jamie nous plonge dans la fertile imagination de Diana Gabaldon. Un voyage qui nous entraine de l’Ecosse à la Jamaïque en passant par la mer hostile des Caraïbes où de nombreux dangers attendent les personnages. Un troisième tome efficace, à l’écriture fluide et aux nombreux rebondissements. Les personnages, bien qu’ayant parfois des comportements attendus, restent relativement crédibles et attachants et leur lien toujours puissant. Si l’on peut regretter quelques facilités dans l’intrigue et des personnages secondaires parfois maladroits ou malvenus, le rythme du roman en fait un moment de lecture plutôt agréable. A découvrir.

J’avais longuement réfléchi à ce que je devais emporter avec moi, au cas où mon voyage à travers le menhir réussirait. Compte tenu de ma précédente expérience avec les juges m’accusant de sorcellerie, je devais être très prudente.

Le poney rouge de John Steinbeck


Editions Folio Junior – 168 pages
Littérature américaine

Jody, petit garçon rêveur et solitaire, vit dans un ranch de Californie, avec ses parents et son ami Billy Buck, le garçon d’écurie.
Sa vie est paisible, entre l’école et les travaux de la ferme. Un matin, Jody découvre dans la grange un poney rouge, offert par son père. Aidé par Billy Buck, Jody entreprend de le dresser. Et peu à peu vient le jour où, pour la première fois, Jody va pouvoir le monter !

MON AVIS :

A travers ce texte court et percutant, on retrouve tout le talent d’orateur de Steinbeck, son sens du détail, de l’observation et des rapports humains. Les personnages sont, comme toujours, dépeints avec beaucoup de soin, de nuances et d’humanité. Le jeune Jody incarne la découverte, parfois amère, de la jeunesse et ses désillusions cruelles. Un vrai plaisir de lecture porté par un écriture précise, d’une grande habileté. A découvrir.

Jody considérait les bâtiments de la ferme. Il sentait de l’incertitude dans l’air, l’impression d’un changement et d’une perte, en même temps que du gain de choses nouvelles et inusitées.

Meurtres pour rédemption de Karine Giébel


Editions Fleuve noir – 988 pages
Littérature française

Si jeune, Marianne devrait être insouciante et rêver à l’avenir, des projets plein la tête. Mais son seul rêve, c’est la liberté. Car Marianne est en prison. Perpétuité pour cette meurtrière. Indomptable, incapable de maîtriser la violence qui est en elle, Marianne refuse de se soumettre, de se laisser briser par l’univers carcéral sans pitié où elle affronte la haine, les brimades, les coups, les humiliations. La tête haute, toujours. Elle s’évade parfois, grâce à la drogue qu’elle paye en nature, grâce aux romans qu’on lui laisse lire, grâce à ses souvenirs aussi. Grâce au bruit des trains, véritable invitation au voyage. Elle finit par apprendre l’amitié, la solidarité, et même… la passion. Mais sans aucun espoir de fuir cet enfer, hormis dans ses rêves les plus fous. Et puis un jour, l’inimaginable se produit. Une porte s’ouvre au parloir. Trois hommes, trois flics lui proposent un odieux marché, lui offrant une possibilité de quitter ce purgatoire.

MON AVIS :

Récit de l’enfermement et de la misère sociale, Meurtres pour rédemption est une oeuvre noire, violente et déchirante. La jeune Marianne incarne toutes les dérives de la société : de la rupture d’égalité, à l’absence de droits en passant par la solitude et l’absence d’avenir. Presque tout est noir dans ce roman mais surtout d’une extrême violence. Parfois « justifiée » par les circonstances, cette violence parvient finalement à irriguer de manière inutile toute la trame de l’histoire. Entre combats et meurtres, défense et manipulation, le roman de Karine Giébel se perd en considérations inutiles et en trop grandes longueurs. C’est dommage parce que le récit de l’enfermement est plutôt bien construit mais ne parvient pas à cacher certaines anomalies grossières et impossibilités narratives. Une déception.

Même la nuit, elle avait peur de se noyer. Dans le passé ou dans l’avenir.
Un jour, je reprendrai le train. Dans une autre vie, peut-être.

L’officier de fortune de Xavier Houssin


Editions Grasset – 144 pages

Littérature française

C’est un homme dont la vie embrasse le siècle. Engagé à 17 ans dans les années 20, il est envoyé en Allemagne, officier à 25 ans au Maroc et au Tonkin, chef de bataillon à Nouméa en 1939. Après l’appel du 18 juin, il est un des premiers à rejoindre la France libre. Sa carrière reprend à la tête de régiments en Indochine et en Algérie, jusqu’à un modeste crime de lèse-majesté qui lui coûte cher. Mais en ce début des années 1970, il n’est qu’un vieux militaire retraité, veuf d’un mariage calamiteux, père d’enfants qui le rejettent. Le monde pour lequel il s’est battu n’existe plus, pour lui tout est fini. Tout, sauf Jeanne peut-être. Elle fut le grand et secret amour de sa vie. Et ensemble ils ont eu un fils qui aujourd’hui doit avoir dix-huit ans…

MON AVIS : 

C’est avec beaucoup de pudeur que Xavier Houssin s’intéresse ici à la figure du père. De son absence à ses traitrises, de l’homme engagé au combat, ambitieux et volontaire à l’homme lâche et aux illusions perdues, c’est toute une personnalité riche et complexe qui se dessine. Une figure nuancée, décrite avec beaucoup de sensibilité, qui s’autorise sur le tard à se laisser aller à la douceur de l’amour partagé. L’oeuvre est courte, bien écrite et nuancée. A découvrir.

Comme je lui demandais au téléphone si cela lui convenait, elle m’avait juste dit : Au Café de la Paix ? Alors, nous signons l’armistice ? Touché.

Un grand merci aux éditions Grasset pour la découverte de ce roman.

Anonymat garanti de Greer Hendricks et Sarah Pekkanen


Editions Presse de la cité – 468 pages
Littérature américaine

« Recherchons femmes de 18 à 32 ans pour participer à une étude sur l’éthique et la morale conduite par un éminent psychiatre new-yorkais. Rémunération généreuse. Anonymat garanti. »

Quand Jessica Farris, jeune maquilleuse fauchée, se fait recruter comme sujet d’une étude scientifique, elle pense n’avoir qu’à répondre à un questionnaire pour toucher son argent et partir.
Question n°1 : Seriez-vous capable de mentir sans vous sentir coupable ? Mais lorsque les questions du mystérieux Dr Shields deviennent plus surprenantes et plus invasives et que celui-ci l’entraîne dans une phase d’expérimentation « en conditions réelles », Jessica commence à se sentir mal à l’aise.
Question n°2 : Avez-vous déjà fait beaucoup de mal à un être cher ? Partagée entre la confiance et la paranoïa, la jeune femme peine bientôt à discerner le vrai du faux, et se voit prise au piège dans la toile de l’inquiétant psychiatre. Pourtant, à ce jeu de qui manipule qui, Jessica s’avérera finalement une joueuse pleine de ressources, capable de garder un atout précieux dans sa manche…

MON AVIS :

A travers une écriture précise, presque chirurgicale, Greer Hendricks et Sarah Pekkanen composent des personnages sombres, ambigus et manipulateurs. Dans un jeu de dupes savamment orchestré, les auteurs dressent un brillant portrait de la manipulation et de l’emprise. A travers de nombreux rebondissements, le lecteur découvre un thriller efficace qui n’est pas sans rappeler Gone girl ou La fille d’avant. Un moment de lecture agréable pour une narration plutôt bien construite malgré une certaine froideur dans l’écriture. Les personnages apparaissent souvent entiers mais toujours pleins de ressources et les retournements de situations s’enchaînent. Un roman intéressant, à découvrir.

Toute existence est marquée par des moments de bascule, tantôt caprices du hasard, tantôt évènements apparemment écrits d’avance, qui orientent et finalement scellent notre destinée.Vous êtes le dernier en date, Jessica.Vous ne pouvez pas disparaitre maintenant. Vous m’êtes plus indispensable que jamais.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Presse de la cité pour cette découverte.