Faute d’amour de Andrei Zvyagintsev


Film russe – 2h08
Avec Alexey Rozin, Maryana Spivak et Marina Vasilyeva

Boris et Genia sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Genia fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser… Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

MON AVIS :

Vision austère et désespérante d’un monde sans amour, Faute d’amour fait partie de ces expériences rares qui hantent le spectateur longtemps d’une vision terrible et bouleversante.
Une plongée sans concession dans une famille où règne individualisme et indifférence, une vision sobre et crue des rapports humains qui irriguent la société moderne et de ses travers les plus sombres. La disparition est ici vécue comme un catalyseur des tensions et exacerbe les rapports individualistes. Le jeu des comédiens, d’une grande sobriété, offre à l’oeuvre une dimension spectrale et crépusculaire et fait de l’élément déclencheur un instant décisif et révélateur. Une oeuvre intense, souvent clinique qui n’est pas sans rappeler le travail que menait déjà Krzysztof Kieslowski dans son Décalogue (et l’oeuvre Un seul dieu tu adoreras plus particulièrement) ou l’analyse clinique et complexe de Michael Haneke.
Une oeuvre exigeante et terrible qui dénonce autant qu’elle démontre l’apparente indifférente des rapports humains et le profond malaise qui en découle.

Bande annonce

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Lettre à Laurence de Jacques de Bourbon Busset


Editions Folio – 120 pages
Littérature française

Un amour conjugal exceptionnel, assumé mentalement, intellectuellement, sensuellement dans les bonheurs et les difficultés, telle fut la raison de vivre de l’auteur.S’il s’adresse ici à sa femme disparue, c’est que la mort est impuissante à troubler la véritable mystique de l’alliance que le couple a su créer au jour le jour pendant quarante ans de vie commune.Dans cette lettre bouleversante de simplicité, Bourbon Busset parle intimement à Laurence. Leurs défis et leurs triomphes à travers le temps, l’obstination courageuse et gaie qu’ils ont mise à construire leur union, tout cela finit par dessiner l’infini d’un visage, celui de la femme qu’il avait tendrement surnommée le Lion.

MON AVIS :

Avec tendresse, respect et admiration, Jacques de Bourbon Busset nous parle de sa femme, cet autre qui l’habite et ne le quitte pas même par-delà la mort. Celle qui, à travers son regard confiant et sa calme assurance aura su rassurer son coeur épris de liberté et gagner sa confiance timorée. Une connivence intellectuelle assumée, une alliance naturelle du couple sans sacrifier l’individualité, une délicate intimité, qu’évoque l’auteur avec beaucoup de mesure et d’intensité.
A travers une écriture plutôt recherchée, cette Lettre à Laurence n’est jamais aussi belle que quand elle évoque son sujet, son charme, ses failles, sa tendresse incarnée, son âme intrépide. Malgré quelques passages plus centrés sur l’auteur moins intéressants, la figure de la femme aimée reprend vite corps et irrigue avec force ce récit de la perte et de l’absence. Un hymne à la vie et à l’amour, parfois très intellectualisé mais où transparait une sincérité touchante.

Il fallait ta mort pour que certaines choses pussent être écrites. Souvent, tu me l’avais dit. J’avais protesté, tout en te donnant secrètement raison.
Désormais, nous sommes tout le temps ensemble. C’était ton rêve. Il est accompli. Il m’a fallu du temps et du courage pour le comprendre. Maintenant encore, par moments, je lâche pied. Tu es là et tu m’aides. Je ne veux pas te décevoir. J’essaie de me montrer digne de ton âme intrépide. »


J’ai entendu battre dans ton âme la passion de l’absolu et j’ai compris que jamais je n’écouterais aucune musique plus intense que celle-là.


Je n’inventerai pas tes réponses. Elles sont inscrites en moi. Tu es devenue plus moi que moi-même. Tu es à jamais la meilleure partie de moi-même.


La tendresse illimitée que j’ai pour toi, je la reporte sur ceux qui m’entourent. Il me semble qu’ainsi je te reste fidèle. Tu m’as agrandi le coeur et je crois qu’il ne se rétrécira plus.

Ça d’Andy Muschietti


Film américain – 2h15
Avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher et Finn Wolfhard

À Derry, dans le Maine, sept gamins ayant du mal à s’intégrer, se sont regroupés au sein du « Club des Ratés ». Rejetés par leurs camarades, ils sont les cibles favorites des gros durs de l’école. Ils ont aussi en commun d’avoir éprouvé leur plus grande terreur face à un terrible prédateur métamorphe qu’ils appellent « Ça ».

MON AVIS :

Adapté du célèbre roman de Stephen King, Ça s’offre une nouvelle jeunesse. Plus explicite que son aîné, il est également plus horrifique et ses effets visuels sont d’une grande intensité.
Récit d’apprentissage, le film parvient à retranscrire à l’écran les peurs les plus profondes de ses personnages, illustrant au final le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte.
L’interprétation de Bill Skarsgård est saisissante (et plutôt terrifiante) et la direction artistique des enfants très réussie. L’ensemble est au final très convaincant et propose, dans une ambiance plutôt malsaine et démoniaque, de redécouvrir cette icône de la littérature portée à l’écran à travers l’horrifiante imagination des enfants.
Efficace, rythmée et sympathique, Ça est une vraie réussite !

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Bâton de réglisse de Valérian MacRabbit


Editions Gope – 226 pages
Littérature française

Dans l’atmosphère feutrée d’une maison vietnamienne, quatre enfants font un jour une découverte macabre qui bouleverse leur équilibre familial et fait basculer leur quotidien dans l’horreur. Un lourd secret est sur le point d’être révélé, un secret qui, sous le masque de raffinement et d’impassibilité des personnages, consume lentement chacun des membres de la famille Thi Lê.

MON AVIS :

Récit onirique sur la perte de l’innocence et le désir d’amour, Bâton de réglisse rappelle les jours d’enfance partagés, la tendresse des jeux inventés et la douceur de la fraternité. Un conte revisité qui bascule rapidement dans l’horreur et où la monstruosité et la noirceur revêtent plusieurs visages. La construction du récit est audacieuse, oscillant sans cesse entre le rêve et la réalité, le souvenir renié et la terrifiante réalité. L’écriture de Valérian MacRabbit, souvent candide, contraste avec la noirceur du propos et l’horreur de certaines situations, ce qui fait de ce roman une oeuvre vibrante et contrastée. Un récit d’ambiance, une plongée dans les ténèbres, pour ce conte librement inspiré d’Alice au pays des merveilles. Entre Tim Burton et Lewis Caroll, Valérian MacRabbit nous propose sa vision du conte macabre, à la fois évanescente et fragile. A découvrir !

Tu as oublié ce jour, Franceline, et c’est à partir de ce jour que nous nous sommes séparées. Tu as oublié, en et oubliant, tu m’as reniée. Tu as renié ton enfance. Tu as perdu l’innocence.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gope qui m’ont permis de découvrir ce roman !

Bilan – Octobre 2017


5 FILMS

120 battements par minute de Robin Campillo (2017) – 6,5/10
Wind River de Taylor Sheridan (2017) – 7/10
– Hair de Milos Forman (1979) – 7/10
Gabriel et la montagne de Fellipe Barbosa (2017) – 6/10
Faute d’amour de Andrei Zvyagintsev (2017) – 8/10

6 LIVRES

Projet 3è B : Tome 1, le journal de Rose de Catherine Kalengula (222 pages) – 6,5/10
David Bowie n’est pas mort de Sonia David (174 pages) – 7/10
Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre (568 pages) – 8/10
Le jour d’avant de Sorj Chalandon (330 pages) – 7,5/10
Bâton de réglisse de Valérian MacRabbit (226 pages) – 6,5/10
Minuit, Montmartre de Julien Delmaire (216 pages) – 6,5/10

Total pages : 1736 pages

3 SERIES

– Big little lies, saison 1 – 8/10
– Orphan Black, saison 5 – 7/10
– American Horror Story, saison 6 – 4/10

Le jour d’avant de Sorj Chalandon


Editions Grasset – 330 pages
Littérature française

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.

MON AVIS :

Récit personnel où se côtoient la petite et la grande histoire, Le jour d’avant décrit l’instant où tout bascule, l’oppression d’un peuple, son impuissance à contrer la « fatalité », le coeur meurtri d’un frère face à la perte, sa lente agonie et sa chute, la souffrance de l’homme, son indéniable désir de justice et sa terrible culpabilité.
Une oeuvre forte et complexe qui, de pages en pages, parvient à nous surprendre par un parti pris remarquable. Une histoire de solitude et de souffrance, de celle qui interpelle le lecteur et le laisse pantelant à la fin de chaque chapitre.
L’écriture de Sorj Chalandon est claire et efficace. Sans fioritures, elle parle au coeur et suscite souvent des sentiments complexes et multiples.
Comme souvent, Sorj Chalandon redonne une voix à ceux qui ne peuvent plus en faire usage, réhabilite les oubliés de l’histoire et les déchus des honneurs. Des gens simples et fiers, qui ont réellement existé et sont morts à cause d’un labeur trop dur et d’une vie trop noire.
Une voix pour les mineurs du nord, intense et personnelle, portée par une oeuvre de fiction d’une grande maturité et d’une intense humanité.
Une histoire de vengeance et de repentance, de trahison et de confiance, de devoir et d’humilité.

Malgré les déclarations et les promesses, le supplice de notre peuple s’est arrêté aux portes de l’Artois. Notre deuil n’a pas été national. A l’heure de dire au revoir à son charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs.

Un grand merci aux Match de la rentrée littéraire de Priceminister et aux éditions Grasset pour la découverte de ce roman !

Vous pouvez, si vous le souhaitez, découvrir mes autres avis sur les romans de Sorj Charandon.

Gabriel et la montagne de Fellipe Barbosa


Film brésilien – 2 h11

Avec João Pedro Zappa, Caroline Abras et Leonard Siampala

Avant d’intégrer une prestigieuse université américaine, Gabriel Buchmann décide de partir un an faire le tour du monde. Après dix mois de voyage et d’immersion au cœur de nombreux pays, son idéalisme en bandoulière, il rejoint le Kenya, bien décidé à découvrir le continent africain. Jusqu’à gravir le Mont Mulanje au Malawi, sa dernière destination.

MON AVIS :

Récit d’aventure et de voyage, Gabriel et la montagne conte l’histoire vraie d’un jeune homme qui pensait qu’il était possible de voyager différemment, en allant à la rencontre des peuples et en se confrontant à la véritable misère. Une quête qui progresse vers une forme de mysticisme, celui que recherchera Gabriel tout au long de son voyage. Une forme de paix avec lui-même, emplie d’un idéalisme touchant et d’un rapport au lien qui unit les hommes, inspirant.
Gabriel et la montagne est un récit puissant et contrasté. La figure de Gabriel étant tour à tour attachante et agaçante, elle offre au récit un bel exemple des nuances qui composent les êtres. Une démarche salutaire qui prouve qu’il est possible d’aller vers les autres sans préjugés mais qui ne parvient jamais à se départir des grandes longueurs du récit, ce qui lui fait perdre un peu de sa force narrative… Dommage.

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La jeune fille aux oracles de Judith Merkle Riley


Editions France Loisirs – 608 pages
Littérature américaine

Violée par son oncle à l’âge de 15 ans, Geneviève Pasquier est sauvée du suicide par La Voisin, la célèbre voyante, qui va lui faire découvrir un don que la jeune fille ne soupçonnait pas : elle peut lire l’avenir dans un verre d’eau.
Droguée par la voyante qui veut réduire sa volonté pour l’exploiter à sa guise, Geneviève, sous le nom de la marquise de Morville, rend des oracles qui font courir tout Paris et vont la conduire jusqu’à Versailles. Mais l’affaire des poisons éclate…

MON AVIS :

Récit alliant intérêt historique et aventure, La jeune fille aux oracles évoque la clarté de l’esprit et l’importance de la logique dans un monde gouverné par la superstition. De son sinistre foyer à son entrée dans le grand monde en passant par le royaume de la nuit, Geneviève Pasquier fera la découverte de la puissance, de l’arrogance, de la duplicité, de la vanité et de l’amour.
Grâce à son don, elle sera reçue par les plus puissants et n’aura de cesse de développer son esprit critique malgré son jeune âge et sa condition féminine. Car c’est aussi de cela dont il est question ici, du rôle de la femme et de son esprit. C’est en effet le véritable atout de ce roman : les personnages féminins y sont très joliment développés. A la fois fortes mais nécessairement placées sous la protection des hommes, les personnages féminins de Judith Merkle Riley sont des âmes riches et fortes, parfois faibles et vaniteuses mais toujours nuancées.
Une oeuvre féministe forte qui, malgré une mise en place plutôt longue et une fin un peu précipitée, n’en reste pas moins un bon moment et une lecture enrichissante.

Mère paraissait satisfaite : elle aimait faire affaire là où la clientèle était nombreuse et distinguée. Et c’est ainsi que, sans s’en rendre compte, elle franchit la frontière invisible du royaume des ténèbres.


-Je vois un magnifique avenir pour vous, dit-elle. Les devineresses qui scrutent l’eau pour en tirer des présages font rage en ce moment, et elles sont invitées dans les meilleurs cercles. Bien sûr, les images en elles-mêmes ne valent pas grand chose, mais je vais vous apprendre l’art de les interpréter, je vais vous initier à la physionomie et vous expliquer comment rendre des oracles. Avec votre langage érudit, vous irez partout.

Wind River de Taylor Sheridan


Film américain – 1h47
Avec Jeremy Renner, Elizabeth Olsen et Kelsey Asbille

Cory Lambert est pisteur dans la réserve indienne de Wind River, perdue dans l’immensité sauvage du Wyoming. Lorsqu’il découvre le corps d’une femme en pleine nature, le FBI envoie une jeune recrue élucider ce meurtre. Fortement lié à la communauté amérindienne, il va l’aider à mener l’enquête dans ce milieu hostile, ravagé par la violence et l’isolement, où la loi des hommes s’estompe face à celle impitoyable de la nature…

MON AVIS :

Thriller hivernal où se côtoient l’immensité des paysages gelés et la grandeur d’âme de ses habitants laissés pour compte, Wind River dresse le portrait d’une population fière, en proie à la violence et à l’austérité de sa terre et des hommes.
Percutant et violent, le film de Taylor Sheridan, scénariste de Sicario et Comancheria, referme une trilogie sur le thème de la frontière : celle physique qui encercle les populations amérindiennes dans une réserve violente et austère mais également celle plus psychologique qui enferme les personnages dans de terrifiants préjugés. Les personnages admirablement incarnés par des comédiens de talents (Jeremy Renner et Elizabeth Olsen en tête), offrent avec subtilité un jeu tout en nuances et en profondeur.
Une oeuvre forte et silencieuse qui favorise une immersion totale dans la réserve indienne de Wind River, lieu isolé où sévit la précarité, la drogue et la mort et qui a le mérite de soulever le débat sur les violences commises sur les communautés amérindiennes et plus particulièrement sur celle des femmes, toujours invisibles aux yeux de la société américaine.

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Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre


Editions Albin Michel – 568 pages

Littérature française

Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d’eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l’exclusion. Refusant de céder à l’amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d’une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. Bien au-delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, Au revoir là-haut est l’histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l’État, à la famille, à la morale patriotique responsables de leur enfer.

MON AVIS :

Chronique de l’après-guerre, manifeste contre l’isolement des soldats et la violence de leur retour du front, Au revoir là-haut se lit comme une fable. A la fois terrible et cruelle, elle met en scène les héros déchus de la grande guerre, le défi que constitue leur retour du front, leur survie de tous les instants. Une histoire touchante, portée par la très belle écriture de Pierre Lemaitre, maitrisée et décisive. Les personnages sont d’une incroyable force – à la fois drôles, terribles et heurtés par la vie – ils incarnent tous les travers de l’être humain dans sa plus grande complexité.
Une oeuvre riche et humaine, à l’instar d’Albert et Edouard, deux doux écorchés de la vie un peu fous, un peu fragiles, un peu peureux mais toujours d’une fidélité sans faille.
Une très belle découverte, récemment adaptée au cinéma par Albert Dupontel, à découvrir !

Il pleure toujours, Edouard, et il crie en même temps, tandis que ses bras, mus par une force qu’il ne maitrise pas, font le ménage, furieusement, balayent la terre. La tête du soldat apparait enfin, à moins de trente centimètres, comme s’il dormait ; il le reconnait, il s’appelle comment déjà ? Il est mort. Et cette idée est tellement douloureuse qu’Edouard s’arrête et regarde ce camarade, juste en dessous de lui, et, un court moment, il se sent aussi mort que lui, c’est sa propre mort qu’il contemple et ça lui fait un mal immense, immense…