De pierre et d’os de Bérengère Cournut


Editions Le Tripode – 219 pages
Littérature française

Dans ce monde des confins, une nuit, une fracture de la banquise sépare une jeune femme inuit de sa famille. Uqsuralik se voit livrée à elle-même, plongée dans la pénombre et le froid polaire. Elle n’a d’autre solution pour survivre que d’avancer, trouver un refuge. Commence ainsi pour elle, dans des conditions extrêmes, le chemin d’une quête qui, au-delà des vastitudes de l’espace arctique, va lui révéler son monde intérieur.

MON AVIS :

C’est à travers une expérience inédite au coeur des grands espaces, dans l’une des contrées les plus hostiles du monde, que nous rencontrons Uqsuralik. Jeune inuit livrée à elle-même, elle fera l’expérience de la solitude, de la mort, de la confiance retrouvée, de la trahison, de l’enfantement. Une vie entière au confins du monde qui ouvre une série des possibles à l’imaginaire foisonnant et aux mondes multiples. Les personnages, et tout particulièrement celui d’Uqsuralik, sont particulièrement réussis, profondément humains et délicats dans leur quête de survie et les liens qu’ils élaborent. Une rencontre étonnante et déroutante qui entraîne le lecteur aux confins d’un monde en perdition, profondément ancré dans la tradition vers une troublante quête de liberté. Une expérience de lecture unique, à découvrir.

Maintenant que j’ai mon propre kayak, je peux suivre Tulukaraq. Nous allons loin parfois. Au-delà de la baie, au pied des icebergs qui passent au large. Ces géants de glace sont comme des montagnes posées sur l’eau. Aux heures où le soleil monte dans le ciel, ils sont éblouissants, on ne peut pas les regarder sans se blesser les yeux. Ils parlent une langue étrange – de succions, d’écoulements et de craquements. Ils sont plus imprévisibles encore que la banquise.

Birthday Girl de Haruki Murakami


Editions Belfond – 64 pages
Littérature japonaise

La serveuse n’aurait même pas dû travailler ce soir-là. C’était son anniversaire, elle avait vingt ans, il pleuvait à verse, le directeur du restaurant était malade.
Alors c’est elle, cette serveuse qui entrait dans ses vingt ans, qui était allée porter son repas au propriétaire du restaurant. Un vieil homme solitaire que personne n’a jamais vu.
Un vieil homme qui, le jour de ses vingt ans, lui avait proposé de faire un vœu…

MON AVIS :

A travers une écriture délicate et précise, Haruki Murakami nous entraîne dans les méandres d’un songe éveillé, l’autre versant du miroir, le monde des possibles. Une nouvelle à l’ambiance étrange, entre rêverie et fascination, qui évoque et suggère sans jamais révéler. Et c’est bien là que se niche le talent de l’auteur. En laissant la porte ouverte aux suggestions, sans trancher, il distille un mystère délicat qui accompagne le lecteur au fil des pages et au gré de ses propres souhaits.
Une nouvelle sublimée par les superbes illustrations de Kat Menschik. A découvrir.

-Pardon, monsieur. Désirez-vous que je porte votre dîner à l’intérieur ?
-Ah ! Bien sûr, dit le vieillard. Bien sûr, si vous le souhaitez.
Si je le souhaite ? pensa-t-elle. Quelle drôle de façon de parler. S’attend-il à ce que j’ai un souhait ?

Le cercueil à roulettes d’Alexandre Chardin


Editions Casterman – 384 pages
Littérature française

Gabriel est parti un matin, sans parents pour le retenir. Il marche seul et à son passage, on s’interroge. Que cherche cet adolescent vagabond ? Que cache-t-il dans son étrange caisse à roulettes, plus grande que lui ? De fermes en villages, de villages en forêts, du bitume des routes au courant du fleuve… un pas après l’autre, Gabriel poursuit une quête insensée : trouver le bon endroit pour remettre en terre le cercueil de sa mère. Et sans qu’il le veuille, ce sont les rencontres qui vont le guider.

MON AVIS :

Roman initiatique qui commence par une disparition, Le cercueil à roulettes est tout à la fois un parcours fait de rencontres et une aventure unique pour le jeune Gabriel. Orphelin sans attaches, il va comprendre que la vie est faite de nombreuses mains tendues et que l’attachement n’est pas juste une idée sans corps. Une idée de départ originale mais qui s’étire inutilement sur un chemin souvent bien long. Un déroulé bien lisse pour un roman sympathique mais qui ne me marquera pas longtemps.

Je roule et le vent emporte les images, les mots. Fuir, bouger, ne plus s’arrêter. L’air est doux. Ma mère attendait mars avec impatience « le plus beau mois ». Il est là mais l’odeur de la boue mélangée à l’herbe jaunie, à celle du bois pourri, domine tout dans des relents écoeurants.


-Merci. Il secoue la tête en riant.
-Non. Tu ne sais pas combien tu m’as été précieux, Gabriel. Il y a autour de toi un air différent, une lumière. J’en ai profité, tout le temps où je suis resté avec toi.

Ce livre a été lu dans le cadre d’un partenariat avec les éditions Casterman Jeunesse.

Bilan – Février 2020


5 FILMS : 
– Bohemian Rhapsody de Bryan Singer (2018) – 8/10
– Rendre la Justice de Robert Salis (2019) – 7/10
– Miraï, ma petite soeur de Mamoru Hosoda (2018) – 7/10
– Snowtherapy de Ruben Östlund (2014) – 6/10
– Silent voice de Naoko Yamada (2018) – 6/10

8 LIVRES :
Les petites reines de Clémentine Beauvais (270 pages) – 6,5/10
La fille de la maîtresse de Rachel Hausfater (96 pages) – 6/10
Tout ce que nous n’avons pas fait de Bruno Veyres (352 pages) – 7/10
La paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille (180 pages) – 6,5/10
– Les choses qui s’en vont de Béatrice Alemagna (70 pages) – 8/10
Le cercueil à roulettes d’Alexandre Chardin (384 pages) – 5/10
– 100 ans : tout ce que tu apprendras dans la vie de Heike Faller et Valerio Vidali (208 pages) – 10/10
Birthday girl de Haruki Murakami (64 pages) – 6,5/10

Total : 1624 pages

2 BD / Manga :
– Le mari de mon frère tome 4 de Gengoroh Tagame – 6,5/10
– Le sauveteur de Jirô Taniguchi – 7/10

1 SERIE : 
– Succession, saison 1 – 7/10

Les petites reines de Clémentine Beauvais


Editions Sarbacane – 270 pages

Littérature française

À cause de leur physique ingrat, Mireille, Astrid et Hakima ont gagné le « concours de boudins » de leur collège de Bourg-en-Bresse. Les trois découvrent alors que leurs destins s’entrecroisent en une date et un lieu précis : Paris, l’Élysée, le 14 juillet. L’été des « trois Boudins » est donc tout tracé : destination la fameuse garden-party de l’Élysée !!! Et tant qu’à monter à Paris, autant le faire à vélo – comme vendeuses ambulantes de boudin, tiens !
Ce qu’elles n’avaient pas prévu, c’est que leur périple attire l’attention des médias… jusqu’à ce qu’elles deviennent célèbres !!! Entre galères, disputes, rigolades et remises en question, les trois filles dévalent les routes de France, dévorent ses fromages, s’invitent dans ses châteaux et ses bals au fil de leur odyssée. En vie, vraiment.

MON AVIS :

A travers l’histoire de ces trois drôles de dames, Clémentine Beauvais dresse avec humour et tendresse, le portrait cru et sans concessions de l’adolescence et de certaines de ses dérives. Trois jeunes filles que rien n’arrête et surtout pas le regard des autres et qui décident, malgré les nombreuses difficultés qui se présentent à elles, de vivre pleinement et avec humour leurs rêves.
Un roman jeunesse qui surprend par sa fraicheur et par la force de ses jeunes héroïnes, pas tellement belles, pas toujours confiantes mais à l’humour grinçant qui en fait des petites dames très attachantes. Une jolie histoire, parfaite pour des ados, qui rappelle que la notion de beauté est relative mais que l’attachement et l’amitié sont des données essentielles pour vivre. Un joli roman jeunesse à découvrir.

Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook : je suis Boudin de Bronze.
Perplexité. Après deux ans à être élue Bourdin d’Or, moi qui me croyais indéboulonnable j’avais tort.
J’ai regardé qui a remporté le titre suprême. C’est une nouvelle, en seconde B ; je ne la connais pas. Elle s’appelle Astrid Blomvall. Elle a des cheveux blonds, beaucoup de boutons, elle louche tellement qu’une seule moitié de sa pupille gauche est visible, le reste se cache en permanence dans la paupière. On comprend tout à fait le choix du jury.

La paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille


Editions Grasset – 180 pages
Littérature franco-cambodgienne

« Une petite fille nous aborde : Qu’est-ce que vous cherchez ? Elle a un regard joueur et curieux, je lui explique. Ici, il y a des années, sous le régime khmer rouge, c’était un hôpital, et j’ai enterré de très nombreux corps dans des fosses. Puis l’eau a englouti ce lieu, et on a bâti des maisons. Elle joue avec un petit bout de bois, un peu gênée : Je sais. On dort sur les morts. La nuit, parfois, on les entend parler. J’insiste un peu : Mais tu as peur ? Elle sourit : Non, on n’a pas peur, on les connaît. »

MON AVIS :

Chemin de l’intime et recherche historique, les deux volets d’une même quête animent Rithy Panh dans sa recherche de la vérité. Une histoire qui le hante, l’habite au plus profond de lui même, le porte à entreprendre un retour vers l’horreur, l’arbitraire et la violence sans fin.
Rithy Panh est à la fois victime d’un régime idéologique et de ses conséquences désastreuses, témoin d’une époque gouvernée par la haine et acteur de sa propre reconstruction. Alors que la négation guette, il s’efforce de retranscrire par l’image et les mots, les douleurs d’un passé qui le hante. Car les morts ne sont jamais bien loin, ils le suivent, l’exhortent à raconter, à livrer au monde sa version des faits. En faisant parler les anciens bourreaux, les photographies, en invoquant les fantômes, Rithy Panh dénude son passé, le charge de symboles et d’une vérité pure. C’est dur, cru et terriblement violent. Impossible de refermer ce roman sans un sentiment d’abandon et de révolte. En sacrifiant une certaine culture de la pudeur au profit d’une exposition dure des faits, Rithy Panh forge un chemin de lumière et de liberté. A découvrir.

Je vois les morts. Je vois leurs visages. Je vois leur peau pâle, enfantine. Je vois leurs mains ardentes, mais qui peut les saisir ? Je scrute leurs yeux et je ferme les miens.

Un grand merci aux éditions Grasset pour la découverte de ce roman.

La fille de la maîtresse de Rachel Hausfater


Editions Casterman – 96 pages
Littérature française

C’est la rentrée !
Dans l’école de Dolorès, une nouvelle maîtresse terrifie les élèves. Elle crie sans arrêt, elle interdit tout… et le pire : avec elle, il faut TRA-VAIL-LER.
Dolorès a envie de se cacher quand elle la voit passer. Car cette nouvelle sorcière, euh, maîtresse… C’EST SA MÈRE !
Un secret qui ne doit absolument pas être découvert !!!

MON AVIS : 

A travers ce récit jeunesse, c’est une interrogation sur le regard des autres mais aussi la place que nous occupons dans la société qu’interroge Rachel Hausfater. Lorsque Dolorès apparait uniquement comme « la fille de… », c’est tout son quotidien qui semble compromis. Dès lors comment rester singulier et se démarquer ? Une opposition entre la personne que l’on souhaite faire connaitre aux autres et celle de l’intime qui touche à la perception que l’on a de soi et à cette part de privé qui échappe nécessairement aux autres, même s’ils sont nos parents.
Un joli roman pour enfants à l’écriture fluide et aux illustrations vivantes pour un bon moment de lecture.

Du jour au lendemain, je cesse d’être Dolorès. Je deviens la fille de la maîtresse. Et ça change tout.

Partenariat avec les éditions Casterman/jeunesse.

Le bal des folles de Victoria Mas


Editions Albin Michel – 251 pages
Littérature française

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles – d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques – ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

MON AVIS :

C’est une oeuvre en clair-obscur, teintée d’une mélancolie douce et d’une délicate humanité que nous offre Victoria Mas dans son premier roman. Auréolé de nombreux prix, Le bal des folles nous entraîne à la suite de personnages tour à tour complexes, délicats mais toujours joliment humains. A travers leurs doutes, leurs compassion, leurs combats, c’est la cause des femmes et leur oppression par la société des hommes qui se dessine en filigrane.
L’écriture est claire, ciselée, humaniste. Les personnages vibrants, imparfaits, terribles, émouvants, victimes d’un système mais qui ne renoncent jamais.
Une oeuvre qui témoigne de la dignité des femmes, de leurs combats et de leur quête de liberté. Une auteure à suivre.

A lui seul, Charcot incarne la médecine dans toute son intégrité, toute sa vérité, toute son utilité. Pourquoi idolâtrer des dieux, lorsque des hommes comme Charcot existent ? Non, ce n’est pas exact : aucun homme comme Charcot n’existe. Elle se sent fière, oui, fière et privilégiée de contribuer depuis près de vingt ans au travail et aux avancées du neurologue le plus célèbre de Paris.


Elles sont de tous âges, de treize à soixante-cinq ans, elles sont brunes, blondes ou rousses, minces ou épaisses, vêtues et coiffées comme elles le seraient à la ville, se meuvent avec pudeur ; loin de l’ambiance dépravée qui se fantasme en dehors, le dortoir ressemble plus à une maison de repos qu’à une aile dédiée aux hystériques. C’est en y regardant d’un peu plus près que le truble survient : on remarque une main refermée et tordue, un bras contracté et ramené vers la poitrine ; on voit des paupières qui s’ouvrent et se referment avec la cadence des battements d’ailes d’un papillon (…)

Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson


Editions Rivages/Noir – 235 pages
Littérature américaine

« Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens, et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l’amanite phalloïde, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. »

MON AVIS :

C’est une oeuvre singulière, basée sur le ressenti d’une très jeune femme à l’imaginaire foisonnant, que nous offre Shirley Jackson à travers ce titre. Une rencontre étrange, où l’ambiance feutrée d’une maison abritant une famille cloîtrée révèle les terribles secrets qu’elle cache. Une oeuvre à l’écriture fluide et aux personnages nuancés qui détonne par son rythme calme autant que par son atmosphère délicate. Malgré une histoire simple, l’écriture fine de Shirley Jackson opère et fait de ses personnages des êtres délicats, presque à la limite de leur propre réalité. Une lecture d’ambiance, où l’étrangeté des situations côtoie l’absurde comportement humain et où l’attente devient la meilleure protection des temps troublés. A découvrir.

Dans mon univers à moi, il n’existait pas de personne plus précieuse qu’elle, et cela depuis toujours. Je traversai derrière elle l’herbe tendre de la pelouse, passant devant les fleurs dont elle s’occupait, et j’entrai dans la maison, et Jonas, mon chat, sortirt du massif de fleurs et me suivit. »

Tout ce que nous n’avons pas fait de Bruno Veyrès


Editions du Toucan – 352 pages
Littérature française

Gallina, Etats-Unis, dans les années 1970. Parti passer l’été aux Etats-Unis dans la petite ville de son correspondant, au coeur des Rocheuses, un adolescent français est hébergé par une femme qui lui prête la chambre de son fils. Dans cette pièce, Mme Barns conserve les souvenirs de Clive. Il était étudiant quand il a été appelé sous les drapeaux pour servir au Vietnam. Il y est mort au combat. Tous les objets de son quotidien sont là, intacts, et sa courte vie envahit lentement l’esprit du narrateur.
Longtemps après, l’adolescent est devenu un homme et il ne lui est plus possible de repousser encore son rendez-vous avec Clive.

MON AVIS :

Figure de la jeunesse sacrifiée au Vietnam, martyr d’une vie trop grande pour lui, le destin de Clive met en lumière les petites lâchetés de chacun, tout ce qui n’a pas été fait pour le sauver, lui épargner des mois de souffrance et un avenir sacrifié.
A travers une écriture fluide et vivante, Bruno Veyres nous offre un premier roman délicat aux personnages attachants. Des angoisses d’une mère qui attend le retour de son fils au front, à l’amour d’un frère adoptif plus chanceux qui n’a pas eu à combattre, en passant par les descriptions détaillées des conditions de vie au Vietnam, rien n’est épargné au lecteur qui avance aux côtés du jeune Clive. Il ressort de ce roman un sentiment d’amour partagé intense pour ce jeune garçon au coeur tendre auquel s’ajoute la terrible culpabilité des personnages et leurs regrets, vibrants et intenses. Un premier roman de qualité à l’écriture racée.

Il avait quitté leur monde, assuré et confortable, poussé dehors par le destin. Pourtant la vie continuait et continuerait presque inchangée, totalement inchangée même pour les gens de Gallina. Leur vie était ici, et pas là-bas, là-bas où avec quelques malchanceux, il irait. Personne ne lui parlait de la guerre.

Un grand merci à Babelio et aux éditions du Toucan pour cette découverte.