Songe à la douceur de Clémentine Beauvais


Editions Sarbacane –  244 pages

Littérature française

Quand Tatiana rencontre Eugène, elle a 14 ans, il en a 17 ; c’est l’été, et il n’a rien d’autre à faire que de lui parler. Il est sûr de lui, charmant, et plein d’ennui, et elle timide, idéaliste et romantique. Inévitablement, elle tombe amoureuse de lui, et lui, semblerait-il… aussi. Alors elle lui écrit une lettre ; il la rejette, pour de mauvaises raisons peut-être. Et puis un drame les sépare pour de bon. Dix ans plus tard, ils se retrouvent par hasard. Tatiana s’est affirmée, elle est mûre et confiante ; Eugène s’aperçoit, maintenant, qu’il la lui faut absolument. Mais est-ce qu’elle veut encore de lui ? Songe à la douceur, c’est l’histoire de ces deux histoires d’un amour absolu et déphasé – l’un adolescent, l’autre jeune adulte – et de ce que dix ans à ce moment-là d’une vie peuvent changer. Une double histoire d’amour inspirée des deux Eugène Onéguine de Pouchkine et de Tchaikovsky – et donc écrite en vers, pour en garder la poésie.

MON AVIS :

C’est une oeuvre atypique, délicate et touchante que nous propose Clémentine Beauvais. A travers une syntaxe poétique et des mots joliment choisis, elle nous emmène à la rencontre de deux personnages en mal d’amour. Tatiana, jeune fille romantique et idéaliste tombe follement amoureuse d’un Eugène déjà désabusé à l’âge des possibles.
De cette rencontre de hasard nait l’intime, la recherche de soi à travers l’autre, la découverte des sentiments et l’amer constat de l’inévitable rupture. Toujours à contretemps, en utilisant la beauté des phrases et la souplesse des mots, Clémentine Beauvais brode une histoire d’amour toute en finesse et piquetée de manques. Un roman jeunesse comme on en fait peu, tout en nuances et en subtilité, portant une histoire d’amour universelle – terreau de la littérature classique – entièrement revisitée.

Le lendemain après-midi, Lensky arrive à l’heure habituelle,
escorté de l’absence d’Eugène
qui a pris plusieurs kilos depuis hier et casse trois chaises en osier et s’affale sur la table en fer forgé et écrase le parasol et défonce toute la porcelaine.

Matilda de Roald Dahl


Editions Folio Junior – 258 pages
Littérature britannique

A l’âge de cinq ans, Matilda sait lire et a dévoré tous les classiques de la littérature. Pourtant, son existence est loin d’être facile, entre une mère indifférente, abrutie par la télévision et un père d’une franche malhonnêteté. Sans oublier Mlle Legourdin, la directrice de l’école, personnage redoutable qui voue à tous les enfants une haine implacable. Sous la plume acerbe et tendre de Roald Dahl, les événements se précipitent, étranges, terribles, hilarants. Une vision décapante du monde des adultes !

MON AVIS :

Petit classique de la littérature jeunesse, Matilda est un joli bonbon littéraire. Un regard plutôt acide sur les adultes qui entourent la prodigieuse petite fille et sa rencontre bienveillante avec sa jeune professeure : Mlle Candy. Une enseignante qui porte bien son nom et offre à la jeune Matilda confiance et protection. Une oeuvre qui évoque une histoire d’amitié douce et délicate sur fond de littérature et de désir d’apprendre. Matilda est une ode à l’enfance et à ses découvertes, à sa force constructive et à son imagination débordante.
Une lecture plaisante, portée par une écriture drôle bien que parfois corrosive, parfaite pour nourrir l’univers littéraire des jeunes lecteurs. A recommander.

-Crois-tu qu’il devrait y avoir des moments drôles dans tous les livres d’enfants ? demanda Mlle Candy.
-Oui, répondit Matilda. Les enfants ne sont pas aussi sérieux que les grandes personnes et ils aiment rire.
Mlle Candy, confondue encore une fois par la sagesse de cette si petite fille, lui demanda :
– Et qu’est-ce que tu fais maintenant que tu as lu tous les livres d’enfants ?
– Je lis d’autres livres, répondit Matilda. Je les emprunte à la bibliothèque. Mme Folyot est très gentille avec moi. Elle m’aide à les choisir.

Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke


Editions Points – 322 pages

Littérature américaine

Par une froide journée de janvier une femme disparaît dans l’une de ces banlieues trop propres et trop calmes que le cinéma américain nous a révélées.
Katrina, sa fille unique, croit régler avec un soin méticuleux et lucide ses comptes avec l’image d’une mère destructrice détestée en secret. Mais alors pourquoi ces rêves obsédants qui hantent ses nuits ?

MON AVIS :

A travers la disparition d’un être essentiel de la famille, c’est tout l’équilibre des êtres et plus particulièrement celui de l’enfant qui est fragilisé. Une oeuvre aux contours évanescents où se superposent l’image idéalisée d’une femme malheureuse à celle réaliste de sa fille en devenir. La dualité aurait pu être parfaite et intimement intéressante si elle n’était pas drapée dans de trop grandes longueurs et digressions. Les personnages, fragiles et vaporeux, prouvent ici que l’ombre de la figure maternelle – trame essentielle de la narration – ne suffit pas à faire de ses personnages des êtres palpables, suscitant une parfaite empathie.
Reste l’écriture de Laura Kasischke, toujours juste et vaporeuse. Malheureusement, celle-ci ne suffit pas à convaincre parfaitement de l’intérêt de l’intrigue ni à faire de ses personnages des êtres attachants.

Cela fait un an, jour pour jour qu’elle est partie – sans un mot, sans laisser de trace, sans prendre son manteau ni son sac, sans avoir abandonné la moindre pantoufle de verre derrière elle dans l’allée menant au garage, qui, une fois écrasée et brisée, aurait au moins laissé quelques petits éclats de Cendrillon.

Sauveur et fils Tome 1 de Marie-Aude Murail


Editions L’école des loisirs – 330 pages

Littérature française

Quand on s’appelle Sauveur, comment ne pas se sentir prédisposé à sauver le monde entier ? Sauveur Saint-Yves, 1,90 mètre pour 80 kg de muscles, voudrait tirer d’affaire Margaux Carré, 14 ans, qui se taillade les bras, Ella Kuypens, 12 ans, qui s’évanouit de frayeur devant sa prof de latin, Cyrille Courtois, 9 ans, qui fait encore pipi au lit, Gabin Poupard, 16 ans, qui joue toute la nuit à World of Warcraft et ne va plus en cours le matin, les trois soeurs Augagneur, 5, 14 et 16 ans, dont la mère vient de se remettre en ménage avec une jeune femme…
Sauveur Saint-Yves est psychologue clinicien.
Mais à toujours s’occuper des problèmes des autres, Sauveur oublie le sien. Pourquoi ne peut-il pas parler à son fils Lazare, 8 ans, de sa maman morte dans un accident ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré la photo de son mariage ? Et pourquoi y a-t-il un hamster sur la couverture ?

MON AVIS :

A travers une écriture libre et légère, Marie-Aude Murail nous conte, comme souvent, les mésaventures d’un personnage atypique – ici Sauveur – en proie à ses propres difficultés. Un psychologue, lui même confronté à la difficulté de parler et de se raconter.
Un joli roman jeunesse, aux personnages sympathiques et attachants, écrin de nombreuses histoires personnelles, et porté par une écriture toujours juste, nette et sans fioritures.
Sauveur incarne à merveille le métissage et l’ouverture aux cultures différentes, le poids du passé et sa nécessaire acceptation pour l’avenir. Une jolie découverte pour un premier tome prometteur.

Madame Dutilleux piqua les fesses sur un bord de canapé et se tint assise, le dos raide et les mains à plat sur ses cuisses serrées. Margaux lâcha son sac à dos et s’affala à l’autre extrémité du canapé, un bras dans le vide et son écharpe balayant le parquet. Ni l’une ni l’autre ne s’étaient attendues à un interlocuteur noir de 1,90 mètre, plutôt décontracté dans son costume sans cravate.

Tout le monde est occupé de Christian Bobin


Editions Mercure de France – 128 pages
Littérature française

« Je m’appelle Manège, j’ai neuf mois et je pense quelque chose que je ne sais pas encore dire.
Entrez dans ma tête. Mon cerveau est plié en huit comme une nappe de coton. En huit ou en seize. Dépliez la nappe, voilà ma pensée de neuf mois : d’une part, les coccinelles n’ont pas bon goût. D’autre part, les ronces brûlent. Enfin, les mères volent. Bref, rien que d’ordinaire. Il n’y a que du naturel dans ce monde. Ou si vous voulez, c’est pareil : il n’y a que des miracles dans ce monde. »

MON AVIS :

Tout le monde est occupé et par une seule chose à la fois : la recherche de l’amour, la beauté, la compréhension du monde qui nous entoure, la recherche d’un rayon de soleil. Christian Bobin revient ici au roman et à l’histoire contée. La jeune Ariane, au coeur divisé en 3 amours – ses enfants – est une héroïne aussi délicate qu’aérienne. Entre féérie et contes anciens, Christian Bobin épluche les bontés du monde et les visages de ses prophètes. Une plongée dans son écriture délicate dont on ressort nécessairement revigoré, comme un bain de lumière ou une pluie de rosée. Un petit roman aux personnages atypiques, parfois extravagants mais toujours humains, imparfaits et aimants. Un joli conte, à réserver néanmoins aux adeptes de l’auteur.

Quand ils entendent parler Ariane, ils oublient d’être tristes, orgueilleux, jaloux. Il y a ainsi des gens qui vous délivrent de vous-même – aussi naturellement que peut le faire la vue d’un cerisier en fleur ou d’un chaton jouant à attraper sa queue. Ces gens, leur vrai travail, c’est leur présence. L’autre travail, ils le font pour les apparences, parce qu’il faut bien faire quelque chose et que personne ne va vous payer simplement pour votre présence, pour les quelques bêtises que vous dites en passant, ou pour la chanson que vous fredonnez.

Challenge Bobin

U4 – Koridwen d’Yves Grevet


Editions Syros Nathan – 376 pages
Littérature française

« Je m’appelle Koridwen. Je suis la dernière survivante du hameau de Menesguen. J’ai décidé de me rendre à Paris. 541 kilomètres en tracteur, c’est de la folie, mais toute seule ici je suis trop vulnérable. Ma grand-mère m’a toujours dit que j’aurais un destin exceptionnel. C’est le moment de le vérifier. »

MON AVIS :

4 tomes, 4 personnages pour une même apocalypse liée au virus U4 qui a détruit presque toute la population mondiale. Koridwen est une survivante. Jeune fille au caractère bien trempé, elle ira seule à la rencontre de son destin. Un personnage féminin fort mais porté par une écriture peut-être trop franche et sans fioritures qui en font un personnage plutôt froid et sans grandes nuances. Si les éléments s’enchaînent sans temps morts, on pourrait peut-être regretter quelques raccourcis, des facilités dans la narration et quelques répétitions notamment liées au poème que ne cesse de répéter l’héroïne comme un mantra. Une première incursion en demi-teinte dans l’univers post-apocalyptique de U4.. Heureusement, d’autres tomes m’ont davantage convaincue.

Vers 4 ou 5 heures, j’ai débouché le flacon de poison et je l’ai porté à mes lèvres. Avant d’avaler la première gorgée, je me suis fixé un ultimatum : « Koridwen, si tu ne trouves pas dans la minute une seule raison de ne pas en finir, bois-le !

Bilan – Septembre 2019

7 LIVRES :

Sauveur et fils, tome 1 de Marie-Aude Murail (330 pages) – 7/10
– Antonin le poussin d’Antoon Krings (28 pages) – 7/10
– Samson le hérisson d’Antoon Krings (28 pages) – 6/10
Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke (332 pages) – 6/10
– C’est qui chat ? de Michel Van Zeveren (28 pages) – 7/10
Martin Eden de Jack London (480 pages) – 8/10
U4 – Koridwen d’Yves Grevet (376 pages) – 6,5/10

Total : 1602 pages

2 SERIES :

– The night manager, saison 1 – 7/10
– Homecoming, saison 1 – 7,5/10

Né d’aucune femme de Franck Bouysse


Editions La manufacture de livres – 354 pages

Littérature française

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile ». – Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? Demandais-je. – Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés. – De quoi parlez-vous ? – Les cahiers… Ceux de Rose. Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquelles elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.

MON AVIS :

C’est une oeuvre très sombre, aux points de vue multiples, que présente Franck Bouysse dans ce roman. Le personnage de Rose, figure féminine bafouée, incarne l’insouciance méprisée et la féminité niée sous la cruauté franche de ses bourreaux.
Si le récit bascule rapidement dans la noirceur, ce sont les nombreux rebondissements qui font de ce récit une histoire qui nous imprègne.
Un roman brutal et dérangeant aux thèmes malheureusement bien connus pour un récit précis et savamment orchestré. Même si les personnages, pourtant malmenés, auraient pu être davantage nuancés, le récit sombre et amer du destin tragique de Rose ne peut qu’horrifier le lecteur, le plongeant dans un puits de noirceur où la violence se succède à chaque page.
Une oeuvre difficile où l’horreur côtoie la noirceur la plus crasse, peut-être à outrance et dans une trop grande démesure. A réserver aux lecteurs avertis.

Je sais pas où il l’a trouvée. Elle a pas voulu me dire. Ils vont lui mener la vie dure, lui et la reine mère, c’est sûr. Il y a pas grand-chose qui peut les arrêter, je suis bien placé pour le savoir. Ici, le malheur, il est caché partout.

Martin Eden de Jack London


Editions 10/18 – 480 pages
Littérature américaine

Martin Eden, le chef-d’oeuvre de Jack London, passe pour son autobiographie romancée. Il s’en est défendu. Pourtant, entre l’auteur et le héros, il y a plus d’une ressemblance : Martin Eden, bourlingueur et bagarreur issu des bas-fonds, troque l’aventure pour la littérature, par amour et par génie.

MON AVIS :

Martin Eden porte en lui les illusions d’un paradis perdu et celles plus mélancoliques encore des attentes avortées. D’une marche énergique, il n’aura de cesse de tisser son destin. Entouré d’une rigueur inébranlable et d’une soif d’apprendre sans mesure, le jeune Martin Eden souhaite s’extirper de son milieu sans toutefois le renier. En s’élevant, par amour, il touche du doigt la véritable Beauté, l’intensité d’une vie faite de labeur et d’attentes à assouvir mais également l’incompréhension de ses pairs, le mépris de la bourgeoisie et une certaine forme de vanité.
Le personnage de Martin est complexe, évolutif et nuancé, c’est ce qui en fait une figure intéressante. A la fois admirateur et critique d’une société qui l’a longtemps rejeté, il incarne la richesse de l’effort et la véritable bonté d’âme. Mais Martin Eden contient également en lui une profonde noirceur qui, comme dans les autres écrits de Jack London, témoignent d’une certaine cruauté infligée à ses personnages. Un destin de lutte qui trouve son point d’ancrage dans un noble sentiment qu’accompagne une chute à la hauteur d’un destin sans pareil. Entre force et dignité, Martin Eden aura su s’ériger en figure charismatique et sensible de la littérature moderne.

Il écrivait sans arrêt, du matin au soir et tard dans la nuit, s’interrompant seulement pour aller à la salle de lecture prendre des livres à l’abonnement, ou voir Ruth. Il était profondément heureux. La vie était intense et belle. Sa fièvre enthousiaste ne tombait jamais, car l’ivresse créatrice des Dieux était en lui.

Le goût du bonheur – Tome 1 : Gabrielle de Marie Laberge


Editions Pocket – 868 pages
Littérature canadienne

Réunis dans leur résidence estivale de l’île d’Orléans, non loin de Québec, les Miller et leurs six enfants offrent l’image de l’harmonie et de l’aisance. La crise des années trente les a épargnés.
Chez eux, le goût du bonheur l’emporte sur les conventions et les préjugés d’une société paroissiale et étouffante.
Comblée par un mari intelligent et sensuel, Gabrielle aspire a encore plus de liberté, prête à la révolte. La tendre et violente Adélaïde, sa fille, est déchirée entre sa tendresse pour le jeune Florent et sa passion pour l’Irlandais Nic McNally.
Partout, alors que la rumeur de la guerre enfle en Europe, s’annoncent des orages du coeur, des menaces, des trahisons, la maladie.
Mais rien ne semble pouvoir briser le courage et l’énergie vitale des Miller.

MON AVIS :

Saga familiale sur fond de drame à venir, le premier tome de cette trilogie, centré sur le personnage de Gabrielle, surprend par sa justesse de ton et la force évocatrice de ses personnages. Tous attachants à leur manière, ils témoignent de l’évolution d’une époque et du fragile lien qui les unit. Gabrielle, âme étincelante, épouse et mère aimante est un personnage atypique tant elle est positive et dévouée aux siens. Femme de grande morale, elle n’aura de cesse de se battre pour sa famille tout en affirmant la place des femmes dans la société. L’écriture, riche et fluide, où se glissent de délicates expressions québécoises, évoque un roman empreint de sensibilité, où la transmission des valeurs et le combat des idées apparait comme un ciment joyeux et indispensable à l’épanouissement de chacun. Une ode à l’amour sous toutes ses formes pour un roman sensible et délicat.

Du coup, alors que Gabrielle la croyait à l’abri parce que munie de la façon paternelle, elle a la certitude qu’Adélaïde va éprouver la même profonde déception qu’elle devant la marge de jeu offerte à l’authenticité dans cette société. L’envie furieuse la prend d’aller rejoindre sa fille et de la consoler d’avance de ce qui l’attend.